
Nous sommes parfois prisonniers des scénarios que nous nous racontons
Nous pouvons être victimes de nos propres scénarios.
Nous voyons une situation, entendons les paroles d'une personne et, presque instantanément, un film se met en route dans notre esprit. Le décor se crée, les personnages prennent leur place, l'histoire se construit. Tout semble cohérent, parfois même tellement évident que nous ne pensons pas à remettre en question ce que nous sommes en train d'imaginer.
Ce film n'est pas nécessairement déconnecté de la réalité. Nos ressentis sont bien réels, tout comme les émotions qu'une situation peut faire naître en nous. Pourtant, l'histoire que nous nous racontons ne correspond pas toujours à ce qui se passe réellement.
Sans même nous en rendre compte, nous pouvons prêter des intentions à l'autre, interpréter ses paroles, donner un sens à ses silences ou imaginer ses pensées avant même d'avoir pris le temps de vérifier nos impressions. Nous devenons alors les metteurs en scène de nos propres scénarios et attribuons à l'autre un rôle qu'il n'a pas forcément choisi.
Dans nos relations, qu'elles soient amoureuses, amicales, familiales ou professionnelles, il est parfois difficile de rester dans l'incertitude. Nous cherchons à comprendre, à donner du sens, à savoir ce que l'autre pense ou ce qu'il a voulu dire. Notre cerveau cherche des repères, établit des liens et classe les informations pour rendre le monde plus compréhensible.
Lorsque nous n'avons pas de réponse, nous avons tendance à en construire une. Lorsque nous ne comprenons pas une réaction, nous l'interprétons à partir de ce que nous connaissons déjà. Peu à peu, une hypothèse peut prendre la place d'un fait, jusqu'à devenir, à nos yeux, une évidence.
Notre passé influence notre regard sur le présent
Nos expériences passées jouent un rôle important dans notre manière de percevoir les situations. Une parole, un geste, une attitude ou un silence peuvent réveiller le souvenir d'une expérience vécue, parfois même sans que nous en ayons pleinement conscience.
Nous ne regardons alors plus uniquement la situation présente. Nous la percevons aussi à travers notre histoire, nos souvenirs, nos blessures et les expériences qui nous ont appris à nous méfier, à nous protéger ou à anticiper certaines réactions.
Notre cerveau fonctionne en partie par associations. Il repère des similitudes, établit des raccourcis et tente d'anticiper ce qui pourrait arriver. Il cherche à identifier ce qui est agréable ou désagréable, rassurant ou inquiétant, douloureux ou dangereux.
Ce fonctionnement est précieux. Il nous permet de réagir rapidement, de reconnaître certains risques et de nous protéger lorsque cela est nécessaire.
Il peut cependant nous conduire à rapprocher des situations qui ne sont pas nécessairement comparables. Une personne peut nous rappeler quelqu'un qui nous a blessés, sans pour autant partager ses intentions. Une parole peut réveiller une ancienne peur sans annoncer qu'un événement similaire va se reproduire.
Le scénario se construit alors à partir de plusieurs éléments : ce qui se passe réellement, ce que nous avons vécu auparavant et ce que nous imaginons pour donner du sens à la situation.
Le film peut devenir douloureux, parfois même prendre les allures d'un cauchemar. Nous anticipons une déception, redoutons un rejet ou prêtons à l'autre des intentions qui ne sont peut-être pas les siennes. Notre souffrance est réelle, même lorsque l'histoire qui l'alimente ne correspond pas entièrement à la réalité.
Retrouver la curiosité dans nos relations
Nous gagnerions beaucoup à retrouver une forme de curiosité dans nos relations. Prendre le temps de poser des questions, chercher à comprendre plutôt que de conclure trop vite, envisager plusieurs explications avant de retenir celle qui nous paraît la plus évidente.
Une même parole peut avoir des significations différentes selon la personne qui la prononce, son vécu, son état émotionnel et le contexte dans lequel elle s'exprime. Ce que nous percevons comme de l'indifférence peut, par exemple, correspondre à de la fatigue, à une préoccupation personnelle ou à une difficulté à exprimer ce que l'on ressent. Cela ne signifie pas que notre première interprétation est forcément fausse, simplement qu'elle n'est pas la seule possible.
La curiosité nous invite à laisser une place à ce que nous ne savons pas encore. Elle nous permet de rencontrer l'autre tel qu'il est, plutôt qu'à travers le personnage que nous lui avons attribué.
Cela demande parfois de reconnaître nos propres émotions, de comprendre ce qu'une situation vient toucher en nous et de distinguer ce que nous avons observé de ce que nous en avons déduit. Cette démarche ne consiste pas à nier nos ressentis, ni à nous convaincre que tout va bien. Elle nous aide plutôt à accueillir nos émotions sans les transformer automatiquement en certitudes sur les intentions de l'autre.
Nous ne pouvons pas toujours empêcher un scénario de se former dans notre esprit. Nous pouvons néanmoins apprendre à prendre du recul, à questionner nos interprétations et à vérifier ce que nous imaginons.
Nous ne sommes pas dans la tête de l'autre. Nous ne connaissons pas toujours ses pensées, ses intentions, ses peurs ou son histoire. Même lorsque nous avons le sentiment de bien connaître une personne, une part de son monde intérieur nous échappe.
Reconnaître cette limite ne nous éloigne pas de l'autre. Au contraire, cela peut ouvrir un espace de dialogue, dans lequel chacun peut exprimer ce qu'il vit et ce qu'il souhaite réellement dire.
Nos expériences passées nous aident à comprendre le monde, mais elles ne déterminent pas nécessairement ce qui se joue dans le présent. Une situation qui nous rappelle une expérience douloureuse n'est pas forcément la répétition de cette expérience.
Apprendre à regarder autrement, c'est accepter que notre première lecture d'une situation puisse évoluer. C'est laisser à l'autre la possibilité de nous surprendre, de nous expliquer ce que nous n'avions pas compris et de ne pas correspondre au personnage que nous avions imaginé.
Nos scénarios font partie de notre manière d'appréhender le monde. Ils ne sont cependant pas toujours le reflet fidèle de la réalité.
Dans nos relations, un peu plus de curiosité et un peu moins de certitudes peuvent parfois changer profondément notre manière de nous comprendre, de nous rencontrer et de vivre ensemble.
